Préface de l'ouvrage par M. Vincent Juhel, 

Administrateur général de la 

Société des antiquaires de Normandie

En 1842, parurent dans le Bulletin monumental de la Société française d’archéologie, fondée en 1834 par Arcisse de Caumont, les premiers chapitres de sa fameuse Statistique monumentale du Calvados avec l’étude des cantons Est et Ouest de Caen.
Dans l’avertissement de ce travail, repris in extenso dans l’édition du tome consacré à l’arrondissement de Caen et publié quatre années plus tard chez l’imprimeur-éditeur caennais Hardel, Arcisse de Caumont présente la genèse de la publication et sa place depuis la naissance de sa vocation alors qu’il était encore jeune étudiant. C’est en effet au tout début des années 1820, alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années que Caumont commença à définir son projet lors de ses courses dans tout le Département afin d’établir la carte géologique du Calvados (publiée en 1825). Dans ce texte introductif, il explique très bien sa démarche et son ambition de réaliser la première synthèse historique et archéologique de chacune des 800 communes du Calvados, classées par arrondissement et par canton en incluant les paroisses d’avant la Révolution, non érigées en commune. Il n’a pas choisi la forme d’un dictionnaire, mais d’un texte d’ampleur variable, illustré si besoin de gravures sur bois. Chaque notice est présentée suivant un plan identique : la topographie, les origines, l’ancienne organisation administrative,

« l’indication des monuments, leur description, puis l’énumération des médailles [c’est-à-dire des monnaies antiques en langage contemporain] ou autres objets s’il y en eut de trouvés, enfin les faits historiques les plus saillants se rapportant à la commune ou à une partie quelconque de son territoire ». Tout est synthétique, documenté et rédigé clairement dans un but didactique. L’ambition rédactionnelle du projet a nécessité d’innombrables déplacements et recherches tant sur le terrain qu’en bibliothèque ou en archives. 

 

Même si Caumont, comme ses contemporains et des historiens de l’art jusqu’à une époque très récente, ne s’intéressait pas à l’art du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle car jugé sans intérêt et que son goût le portait évidemment sur l’art du Moyen Âge, il ne se limitait pas à la description des monuments anciens, mais évoquait tous les ensembles monumentaux, quelle qu’en soit leur époque.


L’édition originelle comprenait cinq volumes publiés entre 1846, pour l’arrondissement de Caen, et 1867, pour l’arrondissement de Lisieux ; entre ces deux dates séparées de vingt-et-un ans, ont été édités les arrondissements de Falaise (1850), de Vire et Bayeux (1857) et de Pont-l’Évêque (1859). Depuis 1926 et la réduction du nombre de sous-préfectures pour raisons d’économies budgétaires, le cadre administratif choisi par Caumont ne correspond plus à la réalité contemporaine. Le découpage en cantons a lui aussi été largement modifié depuis son époque, tant pour tenir compte de l’augmentation de la population dans certaines zones que pour des raisons de réformes territoriales ou électorales, sans parler des « communes nouvelles » récemment créées et qui correspondent parfois à la fusion en une seule commune de toutes elles qui composaient un ancien canton (Vire-Normandie par exemple).


La Statistique monumentale du Calvados est aujourd’hui l’oeuvre la plus connue de Caumont, trois fois réimprimée à la fin du XXe siècle. C’est l’ouvrage de référence par excellence de tout amateur ou chercheur qui s’intéresse au département du Calvados et à son patrimoine, bien que l’oeuvre ait été célèbre et célébrée dès sa publication au XIXe siècle, elle n’avait pas été rééditée à l’époque, à l’exception du seul premier volume consacré à l’arrondissement de Caen qui fit l’objet d’une nouvelle édition en 1898 grâce aux soins d’Eugène de Robillard de Beaurepaire, l’édition primitive étant alors indiquée « épuisé[e] depuis plusieurs années au grand regret des amateurs ». En 1967 et en 1978, un imprimeur éditeur-éditeur mayennais réimprima la Statistique en seulement quatre volumes, les arrondissements de Pont-l’Évêque et de Falaise ayant été réunis en un seul volume portant arbitrairement la date de 1859. Les planches hors-texte de l’édition primitive, lithographies pliées en trois pour être encartées dans le volume in-quarto, ne furent pas été reproduites dans ces retirages et sont de fait quelque peu sorties de la mémoire collective contemporaine.


Arcisse de Caumont, père de l’archéologie médiévale, a été le fondateur de nombreuses sociétés savantes normandes ou nationales, toutes implantées à Caen. Il fut un organisateur hors pair, un historien de l’art remarquable mais aussi un communicateur et, ce que l’on appellerait aujourd’hui, un médiateur culturel. Sa carrière, entièrement bénévole, se développe entre 1823, date de la fondation de la Société linnéenne du Calvados, à son décès en 1873, créant successivement la Société des antiquaires de Normandie (1824), première société d’histoire et d’archéologie à l’échelle d’une province et dont les statuts ont été diffusés en modèle par Guizot, l’Association normande (1831), la Société française d’archéologie et l’Institut des provinces de France. Son souci de la transmission, de l’éducation et de la formation, l’amena à établir et donner un cours public et gratuit d’antiquités monumentales à Caen à partir de 1830, ce fut le premier enseignement d’histoire de l’art en France, de la préhistoire aux temps modernes, leçons durant lesquelles il faisait référence à sa Statistique monumentale en cours d’écriture. C’était en effet une oeuvre mûrement conçue et réfléchie, aboutie après un quart de siècle de visites de terrain, de tournées, de lectures, d’échanges, de réflexion, de progrès de la connaissance, quart de siècle où pourtant d’autres activités associatives le détournèrent en partie de sa tâche première (organisation de congrès et d’autres manifestations, de réunions, déplacements en France et à l’étranger, innombrables travaux publiés dans les différents périodiques dont il dirigeait la publication).


En 1846, lors de la publication du premier volume, Caumont était au sommet de sa gloire, il était directeur de la Société française d’archéologie et de l’Association normande, directeur de l’Institut des provinces de France dont le siège avait été transféré à Caen depuis 1845 et il venait d’ être nommé « délégué général du ministre de l’instruction publique près des sociétés savantes » par le ministre Salvandy (même si Caumont mit rapidement un terme à cette fonction « pour ne pas jouer le rôle de dupe », comme il l’a lui même écrit).


Caumont fit toujours preuve d’un remarquable esprit de synthèse, d’une clarté de propos et du goût de la recherche jamais achevée. Sa seconde grande entreprise éditoriale fut après la Statistique l’écriture d’un manuel d’histoire de l’art, accessible à tous et très largement diffusé. Dès 1823, il présenta une communication sur l’art du Moyen Âge puis assura pendant au moins huit ans son Cours d’antiquités monumentales, publié de 1830 à 1841 en six volumes (qui connurent plusieurs éditions) et accompagnés chacun de leur atlas à l’italienne composés de lithographies. À partir de 1850, il refondit son ouvrage en intégrant des illustrations dans le texte, plus pédagogique et plus clair, mais aussi moins cher avec des bois gravés réutilisables d’une publication à l’autre. L’Abécédaire d’archéologie comprend trois volumes qui feront l’objet de nombreuses éditions augmentées à chaque fois par leur auteur (cinq éditions pour l’architecture religieuse, trois pour l’architecture civile, deux pour l’archéologie, moins recherchée). La comparaison avec ces deux entreprises monumentales à tous points de vue est révélatrice. Dans la seconde partie de sa vie, Caumont est une figure nationale et ses centres d’intérêt se sont élargis, la Normandie et ses régions voisines ne lui suffisaient plus, sa synthèse en perpétuelle recherche était à l’échelle nationale et son carnet d’adresse national et international.


Cependant, c’est avec sa dévouée et fidèle équipe normande, composée de membres des Antiquaires, actifs, laborieux et acquis au « Maître de l’archéologie », qu’il mènera à bien son projet de Statistique, les études locales rapportées par ces collaborateurs lui permettant de réaliser sa synthèse sans avoir à se disperser sur le terrain. Parmi eux citons évidemment Georges Bouet, artiste caennais (1817-1890) qui devint son ami. Celui-ci illustra et étudia avec une grande finesse un nombre impressionnant de monuments et participa à toutes ses entreprises à partir de 1841 et que Caumont, qui dessinait peu et médiocrement, mentionnait très régulièrement dans tous ses travaux. Caumont, grand communicateur, savait solliciter les collaborations nécessaires à ses recherches et n’hésitait pas à diffuser des questionnaires imprimés auprès des châtelains, instituteurs ou curés des communes étudiées, pour en recueillir des signalements ou des informations précises. Le lecteur qui consulte ses rares carnets de dessin qui ont survécu à 1944 est surpris par la rapidité d’exécution de ses notes et croquis, ces derniers révèlent en fait ses exceptionnelles capacités de mémoire - que l’on qualifierait aujourd’hui de photographique - et sa capacité d’analyse, tant du bâti que de la des paysages façonnés par l’homme, car avec de médiocres méthodes de documentation et d’archivage, un vocabulaire descriptif encore incertain d’un point de vue chronologique, il parvint à proposer des datations qui sont toujours bien venues de nos jours.


La qualité remarquable et novatrice de la Statistique a été reconnue de son temps, et citée en exemple, comme dans un rapport de Paulin Paris présenté à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, souhaitant que tous les départements français puissent en être pourvus. En réalité, l’oeuvre de Caumont demeure incomparable et inégalée, les autres études tant en Normandie, qu’au-delà de la province, se ressentent des centres d’intérêt de leurs auteurs pour l’histoire locale, sans véritable esprit de synthèse et d’analyse permettant de maîtriser l’analyse architecturale des monuments ou d’offrir la même vue synthétique de chaque sujet.


Enfin, Caumont ne s’est pas limité aux notices de sa Statistique ni à l’archéologie de terrain, son oeuvre touche de nombreux domaines tous très différents les uns des autres, de la géologie à l’agronomie et au développement économique, sans oublier les questions éducatives et la décentralisation administrative. Ces différents thèmes se retrouvent en permanence dans tous ses travaux, c’est l’héritier du Siècle des Lumières et de la croyance au Progrès mais c’est un conservateur du patrimoine, soucieux de sa sauvegarde et de sa connaissance et en cela, c’est un homme de notre époque, toujours d’une grande actualité.

© 2018 par Athènes normande via Wix.com

Contact : Landry Lefort | athenesnormande@gmail.com | Hérouville-Saint-Clair |Normandie | Fra